Le silence n’est pas un bouclier

Dans cet article, je reviens sur le procès qui s’est tenu devant le Tribunal des Prud’hommes de Genève en 2019, une expérience qui a marqué un tournant dans ma vie et qui a conduit à la création de Rezalliance en 2020. Basée à Genève, en Suisse, Rezalliance est une ONG qui fédère un réseau d’experts multidisciplinaires afin d’offrir du soutien, des conseils personnalisés et des services sur mesure aux entreprises, organisations de travail et individus confrontés au harcèlement au travail sous toutes ses formes.

Ton silence ne te protègera pas – Audre Lorde

Ces mots d’Audre Lorde ont résonné profondément en moi alors que j’attendais en silence d’être entendue lors du procès qui m’opposait à mon ancien employeur en 2019.

Les quatre heures qu’ont duré mon audition en tant que plaignante n’étaient pas seulement une procédure légale, c’était le moment où ma douleur, jusqu’alors silencieuse, a pu trouver s’exprimer après avoir supporté pendant des années, le poids de l’isolement et du désespoir face à des tentatives répétées et délibérées de me déstabiliser.

Voici quelques exemples : les commentaires sur mes vêtements et mes cheveux n’étaient jamais de simples observations. C’était des tentatives délibérées d’effacer ma valeur en tant qu’être humain et en tant que professionnelle compétente, de me réduire à mon apparence physique et à des différences visibles. Ensuite il y a eu des remarques condescendantes. Je me souviens encore de mon responsable hiérarchique, d’origine britannique, qui m’a dit que je parlais bien Anglais « pour une Africaine« . Une remarque qui n’était pas un compliment, mais du paternalisme déguisé en flatterie. Et cet autre manager qui m’a dit un jour : « Tu dois apprendre à rester à ta place« , comme s’il s’adressait à son chien (il en avait deux). Je me demande encore quelle « place » il pensait que je devais occuper.

En y repensant, je comprends maintenant la véritable intention derrière ces attaques verbales. C’était une tentative de museler mon potentiel, de nier mon expertise et de diminuer mes réalisations. Puisqu’ils ne pouvaient pas critiquer mon travail—je dépassais régulièrement les objectifs—ils devaient trouver autre chose à attaquer. Ces actions étaient loin d’être anodines, mais alimentées par la peur, la jalousie, des insécurités profondes, et aussi le racisme. Celles et ceux qui entretenaient cet environnement toxique—les collègues qui m’attaquaient individuellement au début—se sont progressivement unis pour agir en meute, aidés dans leur action par les failles du système de gouvernance de cette organisation.

Je me souviens de certains collègues qui m’avaient dit que je devrais démissionner, car notre employeur ne me défendrait jamais même face à un manager dont tout le monde savait qu’il abusait de son pouvoir et me brimait. C’était durant mes premiers années dans l’entreprise ; j’aurais dû suivre leur conseil.

#MeToo est un mouvement, pas un moment – Tarana Burke

Tarana Burke, activiste américaine, a lancé le mouvement #MeToo en 2007, pour mettre en lumière les violences sexuelles qui visent particulièrement les groupe marginalisés.

J’ai moi-même subi du harcèlement sexuel dans plusieurs entreprises tout au long de ma carrière, mais rien de comparable à ce que j’ai vécu dans cette entreprise. C’est pourquoi aujourd’hui #MeToo est une notion que je comprends trop bien.

C’est dans cet environnement marqué par des attitudes sexistes persistantes, des avances sexuelles, des humiliations, des campagnes de diffamation, du chantage et des menaces plus ou moins subtiles, que j’ai saisi véritablement compris la puissance du mot #Metoo. Le harcèlement n’était pas un événement isolé, c’était un système, de la misogynoir (l’intersection du sexisme et du racisme), une force implacable destinée à me détruire.

Quelques situations

Vous évoquez les « compliments » inappropriés d’un collègue à vos collègues féminines qui vous répondent qu’à vous au moins, on fait des compliments (voilà, on repassera pour la sororité…). Un collègue qui vous ordonne de vous asseoir sur ses genoux devant 25 personnes, y compris vos managers directs et supérieurs, qui rient avec lui. Un autre collègue (marié) vous dit qu’il ne vous présentera à aucun autre homme s’il ne peut pas vous avoir lui-même. Pendant votre arrêt maladie, votre responsable hiérarchique vous contacte via la messagerie LinkedIn, pour essayer de continuer à vous manipuler après que vous ayez coupé tout contact.

Le harcèlement sexuel, évident dans les insinuations inappropriées de certains hommes et les rires moqueurs des témoins —y compris des managers—ont ajouté à la toxicité d’un environnement où je n’étais pas équipée pour reconnaître les signes avant-coureurs de ce qui allait devenir un combat acharné pour ma survie. J’ai enduré cette réalité sans le moindre soutien du département des ressources humaines, qui était bien au courant de la situation et a participé activement à une forme de harcèlement encore plus violente en utilisant des tactiques dignes du KGB.

Imaginez la scène…

Une salle de réunion dans les locaux de votre employeur dont vous ne saviez même pas qu’elle existait. Une salle qui ne figure pas dans l’outil de réservation de l’entreprise. Une salle isolée des autres. Une salle secrète.

Dans cette salle sans fenêtre, vous subissez un interrogatoire six longues heures par un ex agent du KGB.

Pourquoi ? Parce qu’une collègue, qui vous est subordonnée (un détail important) vous a accusé, vous son manager, de « lui avoir mal parlé. »

Voilà donc comment votre employeur a choisi de gérer ce genre d’accusation, bien que vous ayez déjà fourni des preuves claires que votre collègue mentait.

Après six longues heures de questions incessantes, vous quittez la pièce totalement désorientée, au point d’oublier d’allumer vos phares à 21h en plein hiver. C’est seulement en vous garant dans le parking sous-terrain de votre domicile que vous comprenez pourquoi les autres voitures vous avaient fait des appels de phares durant tout le trajet depuis le bureau.

Dans les jours qui suivent, vous mangez et buvez à peine, mais pire, vous ne dormez pas pendant cinq jours.

Et c’est à ce moment que vous craquez. La tentative ultime de vous détruire a réussi. Votre médecin vous oblige à vous mettre en arrêt et vous interdit formellement de remettre les pieds dans cette entreprise.

Pendant deux ans, vous devenez agoraphobe. (Souvenez-vous de l’interrogatoire dans une salle sans fenêtres…).

Et des années plus tard, vous apprenez que la privation de sommeil est l’une des formes de torture les plus utilisées et qu’elle peut rendre fou.

On pourrait penser que cette scène sort tout droit d’un scénario de série policière.

Mais non, c’était ma réalité. L’histoire que j’ai enfin libérée pendant le procès contre mon ancien employeur. L’histoire qui a donné naissance à Rezalliance, Rez-Care.com et à la Journée Internationale contre le Harcèlement et pour l’Inclusion dans le monde du travail.

Il n’y a pas de plus grande agonie que de porter une histoire non racontée en soi – Maya Angelou

Malgré les inquiétudes de mes avocats concernant ma santé déjà fragile, j’ai insisté pour assister à toutes les huit audiences de ce procès. Cela a été l’une des expériences les plus brutales de ma vie, me forçant à revivre chaque moment d’humiliation et de dégradation devant des inconnus—des juges totalement dépourvus d’empathie, qui riaient et plaisantaient avec l’avocat de l’employeur, et l’un d’entre eux s’est même endormi pendant mon témoignage… Le système judiciaire n’est pas tendre avec les victimes.

Mais je tenais à affronter chaque personne impliquée dans mon harcèlement, regarder leur mensonges et leur manipulations se révéler au grand jour alors qu’ils et elles essayaient de me faire passer pour l’agresseuse. Une tactique classique dans les affaires de harcèlement, où les auteurs vont jusqu’à tout nier, même en présence de preuves écrites. Ils minimisent, puis renversent la responsabilité, dans le but de justifier leurs actions et de faire porter à la victime le poids de la violence qui lui a été infligée. Cette manipulation porte un nom : DARVO (Deny, Attack, and Reverse Victim and Offender).

Il est impossible de cacher sa vulnérabilité et sa frustration face à des mensonges flagrants et de la malhonnêteté éhontée. Pourtant, l’épreuve du procès a aussi marqué la fin de ma souffrance. Dans cette salle d’audience, je n’étais plus une victime, je défendais mon intégrité, mes droits, ma propre existence. Une vie qui compte tout autant que celle de n’importe qui d’autre. Ni plus, ni moins.

Le procès terminé, les nuages se sont dissipés, et un nouveau chemin s’est ouvert. Celui des retrouvailles avec ma voix. Et la phrase de Guy Corneau, psychanalyste canadien, prend tout son sens quand il disait : « Lorsque nous mettons des mots sur les maux, les dits maux deviennent des mots dits et cessent d’être maudits.. »

Durant ce procès, en disant ma vérité, je me suis déchargé du poids de la honte qui me tenait enfermée dans la dépression.

Comme disait quelqu’un « Le trauma non transformé est un trauma transféré. » Je vous laisse avec cette citation sur laquelle je reviendrai dans un prochain article.

Merci d’avoir lu.

Avec toute ma considération,
Joëlle Payom
Fondatrice de Rezalliance

📚 Si vous voulez en savoir plus sur les sujets évoqués dans cet article, voici les liens vers des contenus instructifs:

Audre Lorde: Notre silence ne nous protègera pas.

Tarana Burke

Comprendre DARVO

La privation de sommeil comme moyen de torture

En savoir plus sur mes actions – ici


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